« On ne fait pas de croche pied à l’éthique ». Par cette curieuse image le Premier ministre reconnaissait officiellement l’existence de violences policières à l’encontre des manifestants·e·s de ces derniers mois. Depuis plus d’un an déjà une stricte comptabilité des blessés était tenue publiquement sur les réseaux sociaux, relayée par les titres de presse les plus officiels. 2 morts et 24 éborgnés au jour de sa déclaration. Que ce simple constat factuel intervienne si tardivement témoigne assez de l’enjeu politique : il est coûteux pour l’État d’appeler violence ce qui relève de son activité normale. Reconnaître une violence c’est ouvrir la voie à un débat sur la légitimité de celle-ci, de telle sorte que toute réflexion sur la violence est toujours aussi une réflexion sur la justice. Il en est de la violence comme il en va des barricades : elles n’ont que deux côtés.

« La tâche d’une critique de la violence peut se définir en disant qu’elle doit décrire la relation de la violence au droit et à la justice » Walter Benjamin.

Rien de surprenant pour les militants·e·s féministes, anti-racistes ou anti-spécistes1 qui travaillent précisément à interroger ce qui, dans notre société, constitue une violence et ce qui peut la justifier ou non. Ils savent aussi combien il est important de rendre sensible ces violences. Si #MeToo, @AlloPlaceBeauvau ou les vidéos de l’association L214 ont pu imposer leur thème dans le débat public c’est précisément parce que les témoignages individuels ainsi que les vidéos partagés sur les réseaux sociaux ont une puissante capacité d’affectation de leur public. Il est plus aisé de discourir sur les violences animales que de soutenir le regard devant des images d’abattages. Si l’image doit toujours faire l’objet d’une analyse critique, il faut bien reconnaître sa formidable capacité à engendrer des effets de réel.

Mais dire qu’une violence n’est jamais aussi reconnue que tant qu’elle est rendue sensible signifie également que toutes les violences ne sont pas aussi facilement reconnaissables comme telles. Nous ne sommes pas également affectés par toutes les formes de violence. Celle dite « économique » peut bien avoir des effets dévastateurs sur ceux qu’elle touche, la qualification de violence lui est plus facilement contestée que s’agissant des agressions physiques2. Nous rendre sensibles aux violences qui traversent la société est un travail infini.

La violence produite par l’institution judiciaire souffre des mêmes difficultés d’analyse. La littérature scientifique s’intéresse principalement aux deux extrémités de la procédure que sont la police et la prison mais bien moins à l’activité du juge lui-même. D’une part la loi nous semble être l’antithèse de la violence (la violence n’intervient qu’en dehors de la loi) et d’autre part il est a priori difficile de voir dans le sérieux travail d’interprétation juridique un acte générateur de violence.

Il revient à Robert M. Cover (1943-1986) d’avoir initié une analyse de la violence produite par l’activité d’interprétation juridique, dans l’article « Violence and the Word » publié en 1986 dans le Yale Law Journal3. J’en propose aujourd’hui une première (à ma connaissance) traduction française, afin de rendre disponible au public non-anglophone ce précieux travail.

« L’interprétation juridique se déploie sur un fond de douleur et de mort »

Dans Violence and the Word Robert Cover s’attache donc à analyser le rôle du juge dans la production de la violence judiciaire. Pour cela il entend d’abord rappeler que la justice est bien génératrice de violence. De l’interpellation à la détention en passant par les perquisitions ou le contrôle judiciaire, la justice produit de la violence. Pour l’auteur il n’est bien sûr pas question de dénoncer cette violence en tant que telle – que la justice puisse produire de la violence est même une condition de son effectivité – mais de la reconnaître pour en faire un objet d’analyse.

Puis il s’attache à analyser le rôle de l’interprétation juridique au sein de l’institution judiciaire et la caractérise comme :

  • une activité pratique… : « La parole de justice emporte mandat pour les actes d’autrui […]. Le contexte d’un énoncé judiciaire est un comportement institutionnel dans lequel on peut s’attendre à ce que d’autres personnes, occupant des rôles préexistants, agissent, mettent en œuvre ou répondent d’une manière déterminée à l’interprétation donnée par le juge » ;
  • incitative à la commission de la violence : « […] le droit doit fonctionner comme un système de signaux et d’indices pour de nombreux acteurs qui, autrement, ne seraient pas disposés, incapables ou irresponsables dans leurs actes de violence » ;
  • soucieuse de la domination effective de l’accusé: « Peu d’entre nous sont assez courageux ou téméraires pour agir violemment d’une manière intransigeante sans s’inquiéter de la réaction probable des personnes auxquelles nous imposons notre volonté. » ;
  • …liée: « […] ni l’action concrète ni la cohérence des significations ne peuvent tenir, séparément ou ensemble, sans coopération de l’ensemble d’une structure sociale ».

Ainsi la violence du droit résulte d’abord d’une coopération sociale de tous les acteurs, et notamment du juge dont le travail d’interprétation juridique contribue à légitimer la coercition exercée à l’encontre de l’accusé. À l’inverse, c’est aussi cette coopération qui permet de transformer la parole du juge en acte.

En conclusion Robert Cover invite le lecteur à se déprendre d’une analyse de l’interprétation juridique comme expression d’une communauté de sens ou de valeur. D’une part la multiplicité des acteurs intervenant dans la production de violence juridique accroît le nombre d’interprétations concurrentes, réduisant d’autant la capacité du juge à faire émerger une compréhension partagée avec le condamné. Mais plus fondamentalement c’est l’affliction de violence elle-même qui empêche un espace commun d’émerger : « […] pour ceux qui imposent la violence, la justification est importante, réelle et soigneusement cultivée. À l’inverse, pour la victime, la justification de la violence perd de sa réalité et de son importance par rapport à la réalité écrasante de la douleur et de la peur qu’elle subit ».

Un tel travail mérite d’être davantage connu du public francophone. Peut-être pourrait-il - par exemple - contribuer à la critique des violences policières abusives, pensées non plus comme de purs actes individuels mais comme pratiques d’une violence socialement organisée. De cela, la répression des gilets jaunes est une saillante illustration.


La Violence et le Mot (PDF). Traduction libre par Antonin Paillet (2020).

Violence and the Word, Robert M. Cover, 95 Yale L.J. (1986).


  1. Pour ne citer qu’eux, mais on pourrait également inclure, à l’autre bord du spectre politique, les militants anti-IVG. ↩︎

  2. Pour s’en convaincre il suffit de se remémorer l’interview du syndicaliste Xavier Mathieu par David Pujadas au JT de France 2 le 21 avril 2009. Voir sur le site acrimed.org, « Supplique pour être interrogé par David Pujadas », 14 oct. 2010. ↩︎

  3. Plusieurs années auparavant Robert Cover s’était intéressé à l’attitude des juges devant des cas d’esclavage, dans « Justice Accused. Antislavery and the Judicial Process », Robert M. Cover, Yale University Press (1975). ↩︎